Yves Bonnefoy Impression soleil couchant

Texte :

Le peintre qu’on nomme l’orage a bien travaillé, ce soir,
Des figures de grande beauté sont assemblées
Sous un porche à gauche du ciel, là où se perdent
Ces marches phosphorescentes dans la mer.
Et il y a de l’agitation dans cette foule,
C’est comme si un dieu avait paru,
Visage d’or parmi nombre d’autres sombres.

Mais ces cris de surprise, presque ces chants,
Ces musiques de fifres et ces rires
Ne nous viennent pas de ces êtres mais de leur forme.
Les bras qui s’ouvrent se rompent, se multiplient,
Les gestes se dilatent, se diluent,
Sans cesse la couleur devient autre couleur
Et autre chose que la couleur, ainsi des îles,
Des bribes de grandes orgues dans la nuée.
Si c’est là la résurrection des morts, celle-ci ressemble
A la crête des vagues à l’instant où elles se brisent,
Et maintenant le ciel est presque vide,
Rien qu’une masse rouge qui se déplace
Vers un drap d’oiseaux noirs, au nord, piaillant, la nuit.

Ici ou là
Une flaque encore, trouée
Par un brandon de la beauté en cendres.

Je travaille seul mon introduction : 

Je présente rapidement la vie de l'auteur (petite recherche à faire).

Je présente le poème : date, recueil dont il est extrait, titre, forme globale.

Je formule une problématique et j'annonce ensuite mon plan.

Problématique proposée : Comment le poète s'émancipe-t-il du réel pour créer ?

 

I/ Le poète voit le réel autrement (vers 1 à 7)

v. 1 : confronté à un couhcer de soleil, le poète voit toute la beauté de la scène et la compare à une peinture célèbre : Impressions, soleil levant de Claude Monet. Cette comparaison, déjà présente dans le titre se retrouve dans le premier vers où l'orage est comparé à un peintre. Il s'agit à la fois d'une personnification et d'une métaphore. Le passé composé à valeur révolue montre que le poète semble admirer un tableau terminé, figurant un couhcer de soleil, comme s'il était devant de la peinture figurative. "bien" = adverbe mélioratif qui indique que l'auteur est charmé par ce paysage. L'ajout du complément circonstanciel de temps place le poème au moment de la tombée de la nuit, répétant le titre.

v. 2 : "des figures" = champ lexical de la composition, de la construction de la peinture. "de grande beauté" = expansion adjectivale du nom qui montre encore le point de vue du poète qui apprécie sa vision. "sont assemblées" : vocabulaire de la description, comme devant un tableau. Le rythme est changeant : les vers ne sont pas réguliers et ne terminent pas par des rimes. Le poète s'affranchit donc des règles de la poésie classique. Son pème s'inspire de "Soleils couchants", poème de Victor Hugo, mais le réinvente dans une intertextualité (= un écho) modernisée.

vv. 3-4 : "Sous un porche à gauche du ciel, là où se perdent / Ces marches phosphorescentes dans la mer." La dimension très visuelle introduit un jeu de lumière teinté de clair-obscur qui fait penser aux tableaux de George de La Tour notamment. Ces deux vers font également intervenir le vocabulaire architectural :" porche" (parfois sombres), "marches". "phosphorescentes" = visibles dans la nuit. Les arts semblent se mélanger, la vue semble moins nette. Le poète crée une ambiance magique en s'émancipant du réel. 

v. 5 : "Et il y a de l'agitation dans cette foule". Il y a = présentatif, place à la fois le poète et le lecteur, ensemble, dans une position d'observateurs de l'oeuvre d'art. Le tableau semble s'animer, prendre vie avec le mot "foule" : il devient un spectacle vivant. 

vv. 6-7 : "C’est comme si un dieu avait paru", "c'est" = autre présentatif, nous sommes spectateurs. Comparaison avec l'apparition d'un dieu : univers magique se renforce. Le conditionnel est formé ici par l'adverbe "si" et la conjugaison à l'imparfait. "Visage d’or parmi nombre d’autres sombres" : antithèse visage d'or/ sombres qui renforce le clair-obscur, le contraste. Les sons mettent l'accent sur le côté plus obscur de la peinture car "ombre" et "sombres" se répondent.

Le poète s'émancipe du réel dans le sens où il va au-delà. Il crée ainsi un univers magique où les différents arts se mêlent. Il joue avec la beauté : celle qu'il décrit et celle du langage en même temps. Le spectacle devient vivant au cours de la deuxième strophe.

 

II / Yves Bonnefoy fait d'un poème un spectacle vivant (vers 8 à 17)

vv. 8-9 : "Mais ces cris de surprise, presque ces chants, / Ces musiques de fifres et ces rires". L'univers visuel du poème s'enrichit de sons : "cris, chants, fifres, rires". Les sons i reviennent beaucoup, formant une assonance qui imite les bruits décrits. L'auteur franchit la barrière visuelle pour convoquer d'autres sensations, notamment l'ouïe, dans son poème. Le fait qu'il la dépasse est annoncé par le premier "mais",  en début de vers (conjonction de coordination d'opposition) : il prévient qu'il va surprendre le lecteur en quelque sorte.

v. 10 : "Ne nous viennent pas de ces êtres mais de leur forme." Négation étonnante dont le paradoxe s'exprime dans la conjonction de coordination "mais". Ce ne sont donc pas des êtres qui produisent des sons mais leurs formes. L'atmosphère étrange, magique se renforce : les formes deviennent donc des sons.

vv 11-12 : "Les bras qui s’ouvrent se rompent, se multiplient, / Les gestes se dilatent, se diluent," peuvent renvoyer aux vagues et en même temps faire penser à une danse. Plusieurs verbes pronominaux (5) se répondent en créant un jeu d'échos et de répétitions. L'environnement, le paysage, semblent flous pour le lecteur.

vv. 13-14 : "Sans cesse la couleur devient autre couleur / Et autre chose que la couleur, ainsi des îles," : la répétition de certains mots "autre", "couleur", permet de jouer sur les sons. L'auteur travaille sur les sonorités, comme dans toute poésie classique, mais s'extrait des rimes, s'en émancipe. Le lecteur a l'impression que le regard est descendu du ciel vers la mer.

v. 15 : "Des bribes de grandes orgues dans la nuée". Le lecteur ne sait pas exactement si les bribes de grandes orgues renvoient au fracas des vagues dans les derniers restes de l'orage ou si le poème fait allusion aux rayons du soleil qui sortent des nuages (lorsque le soleil "a des pieds"). Il a l'impression d'être sorti de la peinture figurative pour entrer dans un art plus contemporain, plus abstrait. 

vv. 16-17 : "Si c’est là la résurrection des morts, celle-ci ressemble / A la crête des vagues à l’instant où elles se brisent," Nouvelle allusion à un thème de la peinture classique : résurrection des morts. Comparaison avec la crête des vagues au moment où elles se brisent. Le poète saisit un instant fugace, extrêmement court, dans son poème, ce que la littérature permet mais reste impossible dans la vie de tous les jours. 

Le poète s'affranchit de l'univers visuel qu'il a lui-même créé au début du poème pour proposer un spectacle de "sons et lumières" vivant à son lecteur qui, comme entraîné par ce mouvement, perd pied par moments. Il insiste sur les impressions, les sensations, les instants fugitifs saisis à sa guise. Sa création s'appuie sur l'émancipation.

 

III/ La création artistique s'appuie sur l'émancipation (vers 18 à 23) 

v. 18 : "Et maintenant le ciel est presque vide," : le poète opère une sorte de retour à la réalité avec l'adverbe de temps "maintenant" et le présent d'énonciation "est". Ce qu'il décrit est désormais une disparition, quelque chose qui n'est plus réellement présent. 

v. 19 : "Rien qu’une masse rouge qui se déplace" : périphrase qui renvoie au soleil désormais très bas sur l'horizon. La seule couleur évoquée est le rouge.

v. 20 : "Vers un drap d’oiseaux noirs, au nord, piaillant, la nuit." L'obscurité semble s'installer avec "noirs" et "nuit". Certains lecteurs peuvent y trouver une ambiance inquiétante voire macabre : le jour est mort, la nuit s'installe (car certains voient dans le drap la métaphore du linceul). Le soleil a donc disparu, emportant avec lui la peinture imaginée par le poète et les harmonies auxuqelles il faisait référence. Le spectacle est temporaire, court. Il est terminé. 

v. 21 :  "Ici ou là" : les vers est très court. Le lecteur cherche encore quelque chose à voir mais c'est la fin. Le poète montre la puissance créatrice de la littérature : par les mots, elle peut créer un univers et le faire disparaître en quelques instants.

vv. 22-23 : "Une flaque encore, trouée / Par un brandon de la beauté en cendres". Le regard continue de descendre depuis le ciel jusqu'au sol. Les contraires semblent fusionner : une flaque d'eau est traversée par le feu. Une flaque peut refléter les derniers rayons du soleil qui s'éteint (brandon/ cendres). Il semble que la création poétique s'appuie sur une forme de destruction évoquée par le lexique (trouée, cendres). 

Je travaille seul ma conclusion :

Je réponds à la problématique en une ou deux phrases générales qui dressent un bilan de mon étude.

Je propose une comparaison avec une autre oeuvre : un autre tableau de maître, un poème, une musique.

 

Pour la correction de la composition, c'est-à-dire du commentaire composé/littéraire :

Ce poème a été donné au sujet du Bac 2022. Voici des éléments du corrigé officiel pour le commentaire composé :

Le poème « Impressions, soleil couchant » s’inscrit par son titre et par la vision qu’il décrit dans une lignée de créateurs qui ont cherché à traduire des impressions face à la puissance de la nature et des paysages. On pense d’abord au tableau de Claude Monet Impressions, soleil levantmais le titre du poème rappelle aussi les poèmes de Verlaine et peut-être plus encore de Victor Hugo intitulés «Soleils couchants». On valorisera les copies capables de mettre au jour les liens avec cet héritage culturel. Les candidats sont invités à montrer dans leur devoir que la poésie de Bonnefoy dans ce poème parvient à faire de son sujet, un ciel après l’orage, une véritable œuvre d’art, lumineuse, musicale et mouvante. 

Le poème décrit un tableau apparu dans un ciel après un orage, à la tombée de la nuit.

On pourra étudier la métaphore picturalequi se développe en particulier dans la première strophe, celle de l’orage-peintre, décrit comme un artisan au travail (lexique de la composition: «a bien travaillé», «Des figures [...] sont assemblées»), ayant terminé son œuvre d’art (une copie pourraétudier par exemple la valeur révolue du passé composé dans « l’orage a bien travaillé»).

La dimension très visuelle de cette première strophequi décrit un ciel-tableau représentant des figures dans une architecture («un porche», «des marches»), quise caractérise également par une luminosité particulière qui tient du clair-obscur (les marches sont «phosphorescentes», c’est-à-dire visibles dans la nuit, un «visage d’or» surgit parmi «d’autres sombres»), convoque chez le lecteur un imaginaire pictural, qui peut aller des tableaux de la Renaissance italienne (de Piero della Francesca à Raphaël ou Michel-Ange) à des œuvres plus contemporaines comme celles de Turner ou d’Alechinsky. L’image de «la résurrection des morts» dans la deuxième strophe continue de faire appel à une iconographie traditionnelle de l’histoire de l’art.

Le poète apparaît comme l’observateur de ce tableau, ce dont témoigne l’utilisation des présentatifs «Il y a» et «C’est». Le lecteur peut d’ailleurs suivre la direction du regard du poète grâce aux indications de lieu: ce sont d’abord les «figures de grande beauté assemblées / Sous un proche à gauche du ciel» qui sont décrites; après avoir observé le ciel, dans un mouvement descendant, le regard poétique semble ensuitese porter vers la mer («la crête des vagues»); le mouvement se termine au sol par l’évocation d’une «flaque» dans la troisième et dernière strophe. En outre, le poète semble charmé par l’œuvre ainsi créée (voir les modalisateurs appréciatifs–l’adverbe «bien», l’expansion adjectivale du nom dans le syntagme «de grande beauté» dans la première strophe).

Une copie pourra également montrer que le tableau évolue au cours du poème, de la figuration vers davantage d’abstraction. On pourra alors mettreen évidence le mouvement progressif qui va des«figures» représentées, assemblées dans une architecture, vers un tableau plus abstrait, la couleur devenant «autre couleur / Et autre chose que la couleur», et puis «Rien qu’une masse rouge» au vers 19. La description est en définitive celle d’un paysage réel: l’adverbe de temps «maintenant» et l’utilisation du présent d’énonciation au vers 18 marquent ce retour à la réalité, celle d’une disparition («le ciel est presque vide»). Le vocabulaire employé est concret, loin de la métaphore et de l’abstraction(«la nuée» est devenue «le ciel» qui lui-même est devenu «une masse rouge qui se déplace»; la symphonie des orgues devient quant à elle un «drap d’oiseaux noirs, au nord, piaillant, la nuit»)

 

Le tableau décrit s’anime et devient un spectacle à la fois visuel et sonore

On pourra décrire le caractère mouvant et vivant de ce ciel-tableaupeuplé de figures mobiles en étudiant en particulier le vers 5: «Et il y a de l’agitation dans cette foule» et qui fait alors figure de spectacle plus encore que de peinture.

La représentation visuelle devient en effet sonore et musicale.Dans une synesthésie surprenante, le tableau d’abord visuel produit des sons. -Une copie pourra par exemple étudier le lexique sonore qui unit harmonieusement les simples bruits et la musique («Mais ces cris de surprise, presque ces chants, / Ces musiques de fifres et ces rires»).-Mais également le paradoxe synesthésique: les sons ne proviennent pas des figures mais de leur forme (voir en particulier les deux conjonctions de coordination adversatives «mais» et l’utilisation de la négation des vers 8 à 10). Le texte d’Yves Bonnefoy semble reproduire par harmonie imitative les sons produits dans la scène. -On pourra ainsi mettre en évidence le travail poétique sur les sonorités (déjà annoncé au vers 7 avec l’assonance «nombre» / «sombres»), en particulier dans les vers 8 et 9 avec l’assonance en [i] qui imite le son aigu produit par les cris, les rires et les musiques de fifres. -Il pourra également commenter le rythme musical des vers de Bonnefoy, en étudiant en particulier celui des vers 11 et 12 produit par l’utilisation de cinq verbes pronominaux dont la construction crée des jeux d’échos et de répétitions. De la même manière, on pourra commenter la répétition de certains mots aux vers 13 et 14 («couleur» X3 et «autre» X2).

Finalement, le spectateur de lascène semble se trouver devant un spectacle «sons et lumières» à l’atmosphère étrange. Les formes sont mouvantes et se métamorphosent progressivement pour disparaître dans un son. On pourra alors montrer la progression dans la série de verbes pronominaux (d’un sens concret vers davantage d’abstraction), pour enfin montrer la métamorphose étrange et mystérieuse d’une forme en son au vers 15: la couleur devient «autre chose que la couleur [...] Des bribes de grandes orgues dans la nuée».

 

Le poème traduit en fait la puissance créatrice de la poésie, capable de produire un monde et de le faire disparaître en quelques vers.

Une copie pourra étudier la capacité du poète démiurge à créer un monde à la fois mystérieux et inquiétantdans lequel les figures représentées, grâce aux images et aux synesthésies, s’animent et se métamorphosent en musique et en sons, avant de finalement disparaître. Une copie pourra notamment être sensible à l’aspect inquiétant de la fin de la deuxième strophe: le «drap d’oiseaux noirs, piaillant, la nuit» installe une atmosphère sombre et inquiétante, voire macabre si l’on voit dans la métaphore du drap l’image d’un linceul noir qui se déploierait sur le monde avec l’arrivée de la nuit.

La forme courte du poème traduit finalement la fugacité des «impressions» esthétiques dont le poète fait part, spectacle qu’on imagine rapide mais dont la puissance est décuplée par l’écriture poétique. Ainsi, la deuxième phrase de la deuxième strophe marque la disparition progressive du spectacle avec l’arrivée de la nuit. L’apparition a disparu, mais il demeure quelques restes de sa beauté dans des derniers feux avant l’oubli. Le caractère sporadique de ces restes est d’ailleurs rendu sensible par l’utilisation d’un vers très court («Ici ou là») et par la construction averbale de la phrase composant la dernière strophe. La métaphore est quant à elle réduite à sa plus simple expression dans ces trois vers, elle est presque implicite et requiert un travail de recomposition pour comprendre que se reflètent dans quelques flaques éparses les derniers feux du spectacle apparu et sitôt envolé par la tombée de la nuit.

Le lexique employé est celui de la destruction comme en témoignent les expansions nominales «trouée» et «en cendres», mais les derniers restes font fusionner les contraires, le feu semblant survivre à l’élément aqueux des flaques, rendant toute sa magie à la beauté du spectacle et traduisant ainsila puissance créatrice de la poésie.