Le dormeur du val Rimbaud

Arthur Rimbaud, Les Cahiers de Douai, 1870

Le dormeur du val

C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

Arthur Rimbaud, Les Cahiers de Douai, 1870

Le dormeur du val

Je travaille mon texte en autonomie.

  1. Je me renseigne sur l’auteur, son œuvre, son époque, etc.

Arthur Rimbaud (1854-1891) est un poète français mort à Marseille à l’âge de 37 ans. Il écrit ses premiers poèmes à 15 ans et ses derniers à 20 ans. Il renonce à l’écriture pour se consacrer à une vie aventureuse qui l’emmène au Yémen et en Ethiopie où il devient négociant et explorateur. Arthur Rimbaud était une personne avec des idées marginales, anti-bourgeoises et libertaires.

Je cherche les définitions :

Anti-bourgeois(e) : contre la bourgeoisie et les privilèges associés à la richesse.

Libertaire : qui n'admet aucune limitation de la liberté. Arthur Rimbaud s'oppose au second empire. Dans la presse, libertaire = anarchiste.

Marginal : personne qui vit en marge de la société.

  1. Je m’intéresse au poème :


    Le poème « Le dormeur du val » est extrait du recueil Poésies écrit en 1870 à l’âge de 16 ans lors d’une fugue quand il traverse des zones dévastées par la guerre Franco-Prussienne en 1870.

Je me renseigne sur le contexte historique : Qu’est-ce que cette guerre ? Qui oppose –t-elle ? Pourquoi ? Quel écrivain célèbre a écrit des nouvelles à la même époque ?

Cette guerre oppose la France et la Prusse, une partie de l'Allemagne actuelle qui n'existe pas encore.

Guy de Maupassant a écrit des nouvelles pendant cette guerre, notamment Boule de Suif.

Le poème : C'est un sonnet composé de 2 quatrains et 2 tercets. Je définis ces deux mots

  • quatrains : strophe de quatre vers.
  • tercets : strophe de trois vers.

Je cherche le nombre de syllabes dans chaque vers : 12 donc le poème est composé d’alexandrins. Je regarde les rimes qui s’y trouvent : elles sont d’abord croisées ("rivière"/ "haillons"/ "fière" / "rayons") puis ce sont des rimes suivies ("comme"/"somme") . Le dernier vers de chaque tercet rime avec l'autre ("froid"/ "droit").

Problématique : Comment Arthur Rimbaud s'émancipe-t-il du sonnet lyrique pour créer une dénonciation virulente de la guerre ?

I/ Un cadre idyllique fragile : vers 1 à 8

II/ Violence de la guerre (aperçue lors de la fugue du poète) critiquée : vers 9 à 14

 

Je prépare mon analyse en m’intéressant aux champs lexicaux :

  • Celui de la nature : "rivière" (v.1), "verdure" (v.1), "herbe" (v.2), "soleil", "montagne" (v. 3), "val" (v.4), "cresson" (v.6), "herbe" (v.7), "lit vert" (v.8), "lumière" (v.8), "glaïeuls" (v.9), "nature" (v. 11), "soleil" (v.13)
  • Celui des sens/sensations : "chante" (v.1 = ouïe), "soleil, lumière" (v. 8 = vue), "parfums/narine" (v.12 = odorat), "nuque dans le frais cresson" (v.6 = toucher/goût car le cresson est un légume) + "froid"/"chaudement" (v.11) + "main sur sa poitrine" (v.13).
  • Celui de l’Homme, de la guerre ou de la mort : "soldat jeune" (v. 5), "bouche ouverte" (v.5), "dort" (v.7, 9, 13), "froid" (v.11), "pâle" (v.8), "fait un somme" (v.10), "malade" (v.10), "deux trous rouges au côté droit" (v. 14), "la main sur sa poitrine" (v.13), "haillons" (v.2 = morceaux de vêtements déchirés).
  • Ce qui indique une tension : "souriant comme sourirait un enfant malade" (v. 10), "pâle dans son lit vert" (v.8), la négation du vers 12 : "les parfums ne font pas frissonner sa narine", les antithèses : "la lumière pleut" (v.8), chaudement/froid (v.11) ; "bouche ouverte" (v.5)

J’identifie les sentiments qui naissent en moi et les mots qui en sont à l’origine :

Positifs/agréables

Négatifs/désagréables

- tranquilité/sérénité ("rivière chante", "tranquille")

- admiration du paysage (la nature semble positive, belle) : "montagne", "rivière + d'argent", "glaïeuls", "qui mousse de rayons", "la lumière pleut"

- curiosité, attente dans la deuxième strophe : le lecteur se demande qui est ce personnage, pourquoi il est là, etc.

- appréhension ("malade", le fait de ne pas sentir les fleurs)

- la fin du poème choque le lecteur ("deux trous rouges au côté droit") = l'Homme, la guerre sont tristes et semblent laids ici

- prise de conscience de l'horreur de la guerre, du contexte historique, de l'actualité de Rimbaud : retour au réel brutal

Les figures de style :

  • Je trouve une métaphore et je l’explique : "lit vert" (v.8) représente l'herbe ; "haillons/ d'argent" (vv.2-3) pour les goutelettes déposées sur l'herbe par la rivière ; "deux trous rouges" (v.14) désignent les plaies par balle dans le flanc du soldat ; "lumière pleut" (v.8) compare les rayons de lumière aux gouttes de pluie.
  • une personnification : la rivière qui chante (v.1) ; "montagne fière" (v.3) ; "nature berce-le chaudement" (v.11)
  • antithèses/oxymores : "froid/chaudement" (v.11) ; "lumière pleut" (v.8)
  • euphémismes : "fait un somme" (v.10) ; "il dort" (v.9) ;
  • comparaison : "comme sourirait un enfant malade" (v.10)
  • énumération (avec une série d'adjectifs qualificatifs épithètes) : "soldat jeune, bouche ouverte, tête nue" (v.5)

v.1 : champ lexical de la nature, plante le décor d'une vallée ; personnification de la rivière
v.2 : haillons = péjoratif, indice qui annonce la chute du poème ; métaphore pour les gouttes d'eau ; enjambement
v.3 : rejet "d'argent" fait briller l'herbe, semble magique (antithèse entre haillons et argent) ; "montagne fière" = personnification ; fin du vers = enjambement
v.4 : rejet qui renvoie au soleil du vers précédent ; le point de vue se rapproche du creux de la vallée. La scène est baignée de soleil : semble paradisiaque
v.5 : énumération avec accumulation d'adjectifs qulificatifs épithètes + champ lexical du corps humain ; "soldat" renvoie à la guerre critiquée par Rimbaud et sa "bouche ouverte" annonce sa mort
v.6 : le cresson (plante, légume) est devenu bleu à cause du sang du soldat (+ baignant renvoie à un liquide, ici le sang, pierre d'attente pour la chute) ; 2 adjectifs épithètes : frais et bleu
v.7 : rejet "dort" (renvoie au soldat qui est 2 vers plus haut) + euphémisme pour la mort ; nue : il semble allongé dans l'herbe à regarder les nuages mais en réalité il est déjà "au ciel"
v.8 : "pâle" renvoie à la mort ; lit vert = périphrase et métaphore pour l'herbe et allusion au lit de mort ; "lumière pleut" = un oxymore ; pleut est un indice de la mort car renvoie à la tristesse

Arthur Rimbaud dessine un cadre idyllique en utilisant les codes de la littérature classique : la forme du sonnet, les alexandrins, la description lyrique, etc. Les pierres d'attente qu'il place au fil des deux quatrains préfigurent la chute brutale et la critique de la guerre.


v.9 : suite de la description du décor paradisiaque avec les fleurs ; "dort" = euphémisme pour la mort ; début d'une comparaison dans un enjambement
v.10 : contre-rejet (plus long que l'enjambement) qui annonce la mort finale appuyée par "fait un somme" = euphémisme ; antithèse entre le sourire et l'enfnat malade. But : attirer la pitié du lecteur
v.11 : chaud/froid (refroidir = tuer) = antithèse ; "Nature, berce-le" = personnification; Rimbaud s'adresse à la nature
v.12 :
euphémisme et périphrase pour indiquer qu'il est mort ; d'ailleurs la tournure indique une passivité de l'homme désigné par la narine et une action des parfums ; insistance sur l'inactivité du soldat : négation totale avec le forculsif "pas".
v.13 : euphémisme pour indiquer la mort "dort" ; "dans le soleil" = il est au ciel, mort ; la position renvoie au lit de mort ; enjambement
v.14 : rejet indique la paix : il repose en paix. "Trous rouges" : les plaies par balles = périphrase ; détail qui attire l'attention avec un complément "au côté droit" qui indique l'endroit (lieu) de la blessure.

 

Conclusion :

Arthur Rimbaud s'émancipe du sonnet lyrique pour créer une dénonciation virulente des batailles en décrivant un cadre idyllique fragilisé par la violence de la guerre. Le poète critique/fustige le conflit et les destructions qu'il génère.

Pour l’ouverture de la conclusion, je cherche un poème qui a un dénouement brutal du même type dans les Contemplations de Victor Hugo.

- "Demain, dès l'aube" est un poème qui commence comme si le narrateur allait à la quête de sa bien-aimée mais s'achève en réalité sur une tombe : Victor Hugo se recueille sur la sépulture de Léopoldine, sa fille morte noyée dans la Seine. (Dénouement tragique)

- "La Coccinelle", de Victor Hugo, met en scène deux adolescents dans un cadre verdoyant. La jeune fille attend que le garçon l'embrasse mais il s'intéresse davantage à l'insecte et reste dans l'enfance. (Dénouement étonnant mais ici comique)

Je propose une autre ouverture culturelle :

- Le dernier jour d'un condamné de Victor Hugo dénonce l'injustice et la violence de la peine de mort dans un long pamphlet.

- "J'accuse", d'Emile Zola, rappelle l'injustice faite en cas de guerre et les victimes politiques nombreuses.

- "L'évadé", de Boris Vian, met également en scène un jeune homme au bord d'une rivière, ceuillant des feuilles, qui est rattrappé par la guerre ("acier bleu", "abeille de cuivre") et qui meurt à la fin du poème.

- Gargantua, etc.

 

×